El Niño 2026 : l'épisode qui pourrait battre tous les records
L'indice du Pacifique a franchi les 2 °C dès juillet. La NOAA donne plus de 90 % de chances d'un épisode très fort cet hiver, et 2027 pourrait devenir l'année la plus chaude jamais mesurée.
Le Pacifique équatorial fait en ce moment quelque chose que les océanographes n'avaient plus observé depuis 1997. Depuis juin, le thermomètre officiel d'El Niño grimpe sans marquer de palier, et les modèles saisonniers convergent vers une conclusion qui n'a rien de routinier : El Niño 2026 pourrait devenir l'épisode le plus intense jamais enregistré. Pas « l'un des plus forts ». Le plus fort, depuis que l'on tient des relevés fiables.
Le Pacifique a pris deux degrés de fièvre
Météo-France date le démarrage de l'épisode à juin 2026. Dès juillet, l'indice Niño 3.4 — l'anomalie moyenne de température de surface mesurée sur une boîte précise du Pacifique central — dépassait 2 °C. Ce seuil n'a rien d'anecdotique : c'est la frontière conventionnelle au-delà de laquelle on bascule dans la catégorie « très fort ».
Sur la période juin-juillet, la NOAA a relevé une valeur de +2,4, la plus élevée jamais mesurée pour ces deux mois depuis le début de sa série, en 1979. Autrement dit : l'épisode démarre déjà à un niveau où les précédents culminaient.
Le pic, lui, est attendu vers la fin de l'année. C'est la mécanique classique du phénomène, qui culmine autour de Noël — le nom lui vient d'ailleurs des pêcheurs péruviens, qui voyaient les bancs de poissons s'évanouir au moment des fêtes.
Ce que mesure vraiment cet indice
El Niño n'est pas une tempête ni un front. C'est un basculement de plomberie planétaire.
- En temps normal, les alizés poussent les eaux chaudes de surface vers l'ouest du Pacifique, du côté de l'Indonésie. À l'est, au large du Pérou, de l'eau froide et riche en nutriments remonte des profondeurs.
- Quand les alizés faiblissent, ce tapis roulant se grippe. L'eau chaude reflue vers l'est, l'upwelling péruvien s'éteint, et la convection atmosphérique — donc les pluies — se déplace de plusieurs milliers de kilomètres.
- L'atmosphère entière encaisse. Les courants-jets se réorganisent, les régimes de mousson se décalent, et des régions qui n'ont rien à voir avec le Pacifique se retrouvent en sécheresse ou sous l'eau.
La périodicité naturelle est de deux à sept ans. Le dernier épisode remonte à l'été 2023-printemps 2024.
Les chiffres qui font tiquer les climatologues
La NOAA estime à 90 % ou plus la probabilité d'un épisode très fort entre septembre 2026 et janvier 2027. Les modèles donnent une estimation médiane autour de 2,2 °C pour septembre, ce qui place déjà l'événement en territoire de « super El Niño ». Et presque tous placent leur médiane de pic au-dessus du record de 2015-2016.
Daniel Swain, climatologue à l'université de Californie, avance une probabilité d'environ 70 % que 2026 devienne l'épisode le plus fort mesuré depuis au moins 1950. Le Met Office britannique parle d'une ampleur « sans précédent ».
Météo-France rappelle qu'un El Niño de cette intensité pousse mécaniquement la température moyenne mondiale vers le haut avec un décalage de quelques mois. Traduction : l'année 2027 est déjà en position de battre le record de 2024, et le franchissement du seuil symbolique de 1,5 °C par rapport à la période 1850-1900 devient une hypothèse sérieuse — sur une année, pas sur une moyenne climatique de long terme, nuance qui compte.
Qui prend l'eau, qui prend la sécheresse
La carte des impacts est assez stable d'un épisode à l'autre :
- Plus humide : la côte ouest de l'Amérique du Sud (Pérou, Équateur), la Corne de l'Afrique, le sud des États-Unis.
- Plus sec : l'Océanie, l'Australie, une bonne partie du bassin amazonien, l'Indonésie.
- Cyclones : activité dopée dans le Pacifique — trois systèmes simultanés y ont déjà été observés cet été — et plutôt bridée sur l'Atlantique nord.
Pour l'agriculture, cette géographie se lit comme une liste de récoltes à risque : blé australien, riz indonésien, café et cacao ouest-africains. Les épisodes de 1997-1998 et 2015-2016 avaient laissé des trous durables dans les bilans céréaliers mondiaux.
L'Europe, ce cas particulier agaçant
Ici, il faut freiner. L'influence d'El Niño sur l'Europe est réelle mais nettement plus faible que celle du changement climatique lui-même, et surtout beaucoup moins prévisible.
Les signaux disponibles suggèrent un automne et un début d'hiver plus humides et plus perturbés sur le nord-ouest du continent, avec des probabilités élevées de températures au-dessus des normales en fin d'année. Mais l'histoire récente invite à la prudence : deux hivers El Niño ont donné des résultats diamétralement opposés en Europe centrale. 2009-2010 fut froid, largement enneigé, avec des lacs gelés. 2015-2016 a offert le décembre le plus doux jamais enregistré.
Même forçage océanique, résultats inverses. Ce qui tranche, c'est la circulation atmosphérique de l'hémisphère nord — et notamment l'état du vortex polaire, qui peut se disloquer en janvier ou février et déverser de l'air arctique très au sud. Les prévisions d'hiver publiées début septembre valent donc surtout comme cadrage, pas comme calendrier.
Le risque sanitaire que personne ne regarde : les moustiques
C'est l'angle mort des articles météo. El Niño est aussi un événement épidémiologique.
Une étude de modélisation multipays a chiffré le surcroît de cas de dengue attribuable aux épisodes passés, au-delà des variations saisonnières habituelles :
- 1982-1983 : environ 0,2 million de cas supplémentaires
- 1997-1998 : environ 1,4 million
- 2015-2016 : environ 4,1 millions
- 2023-2024 : environ 9,6 millions
La courbe monte avec l'intensité de l'épisode. Si 2026 dépasse effectivement 2015-2016, l'ordre de grandeur devient inquiétant.
Le mécanisme est double, et contre-intuitif. La chaleur raccourcit le cycle de développement du moustique Aedes aegypti et accélère la réplication virale dans l'insecte. Mais la sécheresse aussi favorise la transmission : quand l'eau courante manque, les ménages la stockent dans des récipients ouverts, qui deviennent autant de gîtes larvaires parfaits. Les précédents épisodes ont également été associés à des poussées de paludisme au Venezuela et au Brésil, et à des flambées de choléra en Asie du Sud.
Ce qu'il faut surveiller d'ici décembre
Trois indicateurs valent mieux que dix titres alarmistes :
- L'indice Niño 3.4 hebdomadaire publié par la NOAA. S'il dépasse durablement +2,5 °C, le record de 2015-2016 tombe.
- La chaleur stockée sous la surface (la fameuse anomalie de contenu thermique de la couche 0-300 m). C'est le carburant : quand elle se vide, le pic est passé.
- L'état du vortex polaire à partir de novembre, seul vrai déterminant de ce que l'Europe vivra en janvier.
Et une donnée de contexte à ne pas perdre de vue : El Niño ne réchauffe pas la planète, il redistribue de la chaleur déjà stockée dans l'océan vers l'atmosphère. Il rend visible, sur douze mois, un excédent énergétique accumulé pendant des décennies. Le record de 2027, s'il tombe, ne sera pas la faute du Pacifique.